Production d’eau en plastique : la bonne « mauvaise idée » de la REGIDESO
La société publique congolaise de production et de distribution d'eau (REGIDESO) s’apprête à lancer une usine de production d’eau potable conditionnée en bouteilles plastiques et bidons, selon son directeur général, David Tshilumba Mutombo qui intervenait sur les antennes de la Radio Top Congo FM.
Les travaux de construction de l’usine prévue à Kinshasa devraient débuter dans un délai de trois à quatre mois. Si l’idée semble séduisante, elle risquerait de poser un problème dans ce secteur qui s’est depuis ouvert aux initiatives privées.
Ce que Kinshasa boit vraiment
Avant d'analyser l'annonce, un peu de contexte s'impose.
À Kinshasa, l'accès à l'eau potable reste insuffisant. Aujourd'hui, environ un tiers seulement de la population urbaine congolaise (35%) bénéficie d'un accès régulier à l'eau du robinet. Le reste s'approvisionne autrement et le marché de l'eau conditionnée s'est développé pour combler ce vide.
Ce marché a évolué en plusieurs phases. D'abord les sachets d'eau transparents que des vendeurs ambulants transportaient dans des bassines sur la tête.
Puis l'eau dite "pure", censée contraster avec celle du robinet. Aujourd'hui, les bouteilles plastiques de 500 ml à 1,5 litre et les bonbonnes de 20 litres. Le prix standard tourne autour de 500 francs congolais.
Le problème, c'est que ce marché s'est construit sans vraie régulation. Certains producteurs captent et traitent correctement leur eau. D'autres se contentent de remplir des bouteilles directement depuis le robinet, parfois avec des systèmes de filtration rudimentaires, parfois sans rien du tout. Résultat : les maladies liées à la qualité de l'eau continuent de progresser dans les grandes villes congolaises.
Pourquoi la REGIDESO veut entrer sur ce marché ?
Le directeur général David Tshilumba Mutombo a été direct : il s'agit de diversifier les revenus de l'entreprise. La REGIDESO dépend trop des allocations de l'État, qui n'arrivent pas toujours au moment voulu. Produire et vendre de l'eau en bouteille représente une source de revenus complémentaires, moins soumise aux aléas budgétaires.
Sur ce point, le raisonnement est logique. Une entreprise publique fragile financièrement ne peut pas assurer correctement sa mission de service public. Si l'embouteillage permet de renflouer les caisses et d'investir dans l'extension du réseau, l'intention est louable.
Mais…..trois problèmes se posent
Premier problème : la concurrence.
La REGIDESO n'est pas une entreprise comme les autres. Elle dispose d'un accès privilégié aux sources d'eau, d'infrastructures déjà en place et d'un statut public qui lui ouvre des portes fermées aux sociétés privées.
Deuxième problème : le paradoxe du service public.
La REGIDESO a une mission : garantir l'accès universel à l'eau potable. Si elle commence à vendre cette même eau en bouteilles payantes, une question logique se pose : est-elle en train de faire payer deux fois pour quelque chose qui devrait être fourni en principe directement au robinet ?
Troisième problème : l'impact environnemental.
La production de bouteilles en plastique génère des déchets. Kinshasa n'a pas encore de système de collecte et de recyclage à la hauteur de sa taille. Ajouter une usine de production plastique sans prévoir simultanément une filière de recyclage sérieuse, c'est aggraver un problème déjà visible dans les rues et les rivières de la capitale.
Devenir facilitateur plutôt que concurrent
Pour résoudre ces trois problèmes sans renoncer à ses objectifs financiers, la Regideso devrait plutôt changer de rôle.
Plutôt que de produire elle-même des bouteilles, elle pourrait fournir de l'eau prétraitée en gros volumes aux PME locales qui embouteillent. Les petites entreprises obtiendraient ainsi, une matière première fiable et conforme aux normes sanitaires.
La REGIDESO percevrait des revenus de cette fourniture sans entrer en concurrence directe avec les acteurs privés. Et la qualité de l'eau sur le marché s'améliorerait mécaniquement, puisque les producteurs n'auraient plus besoin de s'approvisionner à des sources douteuses.
En allant plus loin, la REGIDESO pourrait mettre ses infrastructures à disposition, laisser les investisseurs privés financer les chaînes d'embouteillage et la logistique et partager les revenus selon des accords contractuels.
Ce modèle pourra structurer le marché informel et générer des financements pour étendre le réseau public.
Enfin, tout ce dispositif devrait intégrer dès le départ une filière de recyclage avec la fabrication de bouteilles PET recyclables, des circuits de collecte et des unités de retraitement.
Si l'entreprise publique se positionne comme producteur direct, elle risque de déstabiliser un marché privé déjà fragile, de créer un sentiment d'injustice pour les entrepreneurs déjà actifs dans le domaine et d'aggraver le problème des déchets plastiques.
Si elle se positionne comme garant de qualité, fournisseur industriel et partenaire des PME locales, elle pourrait transformer ce marché chaotique en un écosystème structuré, sûr et économiquement dynamique.
La différence entre ces deux scénarios ne tient pas à la technologie ni aux ressources. Elle tient à la vision que l'entreprise choisit d'adopter. Et ça, c'est une décision qui doit se prendre avant que les premières briques de l'usine ne soient posées.
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