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par Trésor Kalonji

De l'ordinateur à l'IA : quand les machines se retournent contre nous

23 Mai 2026 , Rédigé par TDK Publié dans #IA

Au début des années 2000, une phrase circulait activement en République démocratique du Congo : « Celui qui n'apprendra pas l'informatique sera l'analphabète du troisième millénaire. »

Dans le Kinshasa où j'ai grandi, maîtriser Word et Excel suffisait à vous donner une aura d'intellectuel. Les centres de formation bureautique proliféraient partout. C'était l'époque des trois glorieuses : Hotmail - Caramail et Yahoo.

Les cybercafés étaient des lieux de socialisation et de rencontres. Acheter un ordinateur (Entre 1000 et 500 dollars pour un Pentium I à l'époque) était un privilège. Dans certaines villas stylés du Quartier Righini ou Macampagne, les plus huppés organisaient même des mini-réceptions pour accueillir " l'ordinateur" qui allait trôner dans le salon. J'ai assisté à l'une d'elle😏 

Je me rappelle encore que certaines personnes portaient fièrement des clés USB autour du cou pour se distinguer des autres.

Puis, dix ans plus tard, ces compétences autrefois extraordinaires étaient devenues banales. L'informatique n'était plus un avantage ; elle était la norme.

Aujourd'hui, la RDC se retrouve exactement au même carrefour, avec l'intelligence artificielle. Mais cette fois, la révolution est plus profonde. Là où l'ordinateur automatisait des tâches mécaniques, l'IA touche désormais aux fonctions intellectuelles elles-mêmes : écrire, analyser et bien plus encore. ChatGPT a mis quelques mois à atteindre 100 millions d'utilisateurs, là où Facebook en avait mis quatre ans. La question n'est plus si l'IA va transformer notre quotidien : elle est déjà là. La vraie question est : pour qui travaille-t-elle vraiment ?

 

L'IA, un outil puissant mais pas neutre

Contrairement aux peurs les plus alarmistes, l'IA ne supprimera pas brutalement tous les emplois. Comme l'informatique avant elle, elle va surtout restructurer les métiers. Les fonctions répétitives et administratives seront les premières touchées. Mais l'histoire du numérique nous enseigne aussi l'inverse : les technologies créent des humains augmentés. Le journaliste qui utilise l'IA pour vérifier des faits sera plus performant que celui qui la refuse. Le médecin assisté par des outils de diagnostic gagnera en précision. Le juriste qui analyse des textes légaux en quelques secondes gagnera du temps.

Pour la RDC, cette révolution peut même représenter une opportunité. Dans un pays où les ressources matérielles restent limitées, l'IA peut devenir un levier d'accélération économique et créative sans précédent.

Sauf que…

Le 27 décembre 2025, l'École Nationale d'Administration de la RDC publie les résultats de son concours. Sur 8 619 candidats ayant participé au test, 335 sont admis à l'oral, soit un taux de réussite inférieur à 5 %. La justification des éliminations massives crée la polémique : l'ENA déclare avoir utilisé des « logiciels spécialisés de détection de l'usage de l'intelligence artificielle », éliminant toute copie présentant un taux d'assistance IA supérieur à 30 %.

Sur les réseaux sociaux, l'indignation est immédiate. Les candidats recalés pointent l'absence de fiabilité scientifique de l'outil dont le nom n'est même pas mentionné dans le communiqué et l'inexistence de toute procédure contradictoire.

Juristes, médecins et ingénieurs parmi les commentateurs posent tous la même question : comment un texte écrit à la main, sans téléphone autorisé ni connexion internet, peut-il être détecté comme assisté par IA ?

Ce que ce cas révèle, c'est la mécanique d'un outil présenté comme performant, appliqué sans procédure contradictoire, sur des copies manuscrites et sans possibilité de recours.

 

Amazone et les femmes

Ce n'est pas la première fois qu'un algorithme présenté comme neutre révèle des failles. Entre 2014 et 2018, Amazon a développé un système d'IA censé trier automatiquement des millions de CV pour recruter les meilleurs ingénieurs.

Résultat : l'algorithme pénalisait systématiquement les candidatures mentionnant le mot « femmes ». Il avait tout simplement reproduit les biais de dix ans de recrutements passés, où 90 % des ingénieurs retenus étaient des hommes. Amazon a discrètement abandonné le projet.

 

Une affaire de prénoms

En France, une étude menée par le DARES et l'Institut des Politiques Publiques (IPP) a documenté que les candidatures à consonance maghrébine étaient 31,5 % moins souvent rappelées que des candidatures identiques à consonance française. Des milliers de personnes écartées des opportunités, sans le savoir, sans voie de recours.

Aux États-Unis, l'étude Gender Shades publiée par Joy Buolamwini du MIT Media Lab et Timnit Gebru en 2018 a révélé que les algorithmes de reconnaissance faciale d'IBM, Microsoft et Face++ commettaient des erreurs allant jusqu'à 34,7 % sur les femmes à la peau noire, contre seulement 0,8 % sur les hommes à peau claire.

Dans le domaine académique, une enquête de The Markup publiée en 2023 a documenté un phénomène alarmant dans de nombreuses universités américaines : les outils de détection IA, dont Turnitin, signalent massivement comme « générés par IA » les travaux des étudiants dont l'anglais n'est pas la langue maternelle. L'Université Vanderbilt a même décidé de désactiver complètement le détecteur IA de Turnitin après avoir estimé que le risque de faux positifs sur les étudiants étrangers était trop élevé.

 

Et pendant ce temps, les étudiants congolais paient pour ces outils

Alors que l'ENA-RDC éliminait des candidats sur la base d'un algorithme de détection IA non identifié, l'Université de Kinshasa (UNIKIN) imposait à tous ses étudiants finalistes des frais pour financer l'abonnement à un logiciel anti-plagiat. Aucun travail de fin de cycle ne peut être déposé sans l'attestation délivrée par le Secrétariat général à la recherche.

L'outil utilisé à l'UNIKIN (Compilatio) intègre désormais, comme la plupart de ses concurrents, un module de détection de contenu généré par IA. L'Université Pédagogique Nationale (UPN) déployait de son côté l'outil STUDIUM dès 2025, invoquant qu'une étude interne révélait que 73 % des mémoires de licence contenaient au moins 30 % de contenu copié. Idem à l’Université officielle de Mbuji-Mayi où les étudiants doivent s’acquitter de 25 dollars avant de déposer leurs travaux.

La logique institutionnelle est compréhensible. L'intention de lutter contre le plagiat est légitime. Mais la question reste entière : ces outils, entraînés massivement sur des textes anglophones et occidentaux, sont-ils fiables pour évaluer les travaux écrits en français soutenu par des étudiants congolais ?

Peut-on dans ces conditions, accepter que les Examens d'Etat (équivalents au Baccalauréat français), soient corrigés avec l'aide de l'Intelligence Artificielle comme cela a été le cas au cours de l'édition 2025 ?

Une annonce qui a provoqué un tollé au sein de l'opinion publique congolaise, inquiète des revers d'une technologie sur laquelle très peu de communication a été faite.

 

Au-delà du recrutement

Ces biais ne sont que la partie visible d'un problème plus vaste. En Afrique, des fintechs évaluent la solvabilité de leurs clients à partir de données comportementales comme le temps passé sur une application, la localisation, le réseau de contacts ; sans transparence ni audit. Des catégories entières de personnes peuvent se voir refuser l'accès au crédit sur la base de critères qu'elles ne peuvent ni identifier ni contester.

Dans le domaine de la santé, des applications médicales entraînées quasi exclusivement sur des profils génétiques occidentaux peinent à détecter certaines pathologies ou à calibrer correctement des diagnostics pour des populations sous-représentées. Dans le domaine de l'information, les deepfakes et faux audios générés par IA circulent massivement sur WhatsApp lors des périodes électorales, amplifiés par des algorithmes de recommandation qui privilégient l'engagement (clics, vues, Likes) sur la vérité.

 

Bis répétita

Comme il y a 26 ans quand l'informatique bouleversait nos vies, l'Intelligence Artificielle fait une entrée fracassante au sein de l'Administration et du secteur privé qui, au nom de la modernité et de la recherche de l'efficacité, ont créé des conditions qui ont entrainé une fracture dans sa gouvernance.

En 2019, à travers le " Consensus de Beijing sur l'IA et l'Education ", l'UNESCO a entrepris des démarches pour encadrer l'usage de l'IA pour éviter qu'elle ne crée des disparités grâce à des garde-fous clairs et une approche multi-acteurs pour éviter les biais. Des recommandations renforcées en 2021. 

Là ou l'ENA a pêché, c'est dans le fait de n'avoir pas mentionné le nom du logiciel utilisé, sur quelles bases scientifiques il a été retenu, avec quel taux d’erreur et selon quels critères un candidat était éliminé.

L’UNESCO insiste sur le fait que les décisions automatisées ne doivent pas être entièrement déléguées à la machine.

Dans le cas de l’ENA :

Toute copie signalée devrait être :

  • relue par plusieurs correcteurs humains ;
  • analysée contradictoirement ;
  • contextualisée.

Sinon, on crée un système où l’algorithme devient juge sans possibilité de défense. 

Une décision algorithmique doit pouvoir être contestée. Cela implique un mécanisme officiel de recours ; un droit d’accès à une explication et une possibilité de réévaluation humaine.

Dans le cas de l’ENA, un candidat devrait pouvoir demander :

  • pourquoi sa copie a été signalée ;
  • quel indicateur a déclenché l’alerte ;
  • une contre-expertise humaine.

Sans cela, le système viole directement le principe de responsabilité repris dans les recommandations éthiques de l'UNESCO. Généraliser un système sans phase pilote, sans tests locals ni évaluations, risquent de donner la perception de décisions imposées verticalement.

Or l’acceptabilité sociale de l’IA dépend fortement du sentiment de participation et de confiance.

Le problème n'est pas l'outil en soi. Le problème est de l'utiliser sans en comprendre les limites, sans procédure contradictoire, et sans envisager qu'il peut se tromper et nous porter préjudice.

Les principes défendus par l’UNESCO ne visent pas à freiner l’innovation éducative, mais à empêcher que des systèmes d’IA insuffisamment transparents soient utilisés comme instruments de décision dans des contextes où, les capacités de contrôle, d’audit et de recours demeurent limitées. L’enjeu n’est donc pas seulement technologique ; il est aussi démocratique, juridique et institutionnel.

 

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