Le Congo crée, Dubaï encaisse : le détournement silencieux de l'économie créative congolaise
Ils ont des millions de vues. Leurs danses et leur challenge font le tour du monde. Leurs sons inspirent des hits planétaires. Et pourtant, pour toucher leur premier dollar de TikTok, beaucoup de créateurs congolais ont trouvé une solution que personne n'ose vraiment dire à voix haute : domicilier leur compte à Dubaï.
C'est une pratique devenue courante, presque banale, dans les cercles de nombreux créateurs à Kinshasa et d’autres grandes villes : enregistrer un compte à l’étranger afin de mieux capter les revenus de ses contenus. Chaque dollar gagné via un compte TikTok enregistré à l'étranger est un dollar qui ne rentre pas dans l'économie congolaise.
D’où vient le problème ?
TikTok s'appuie sur des processeurs de paiement comme Stripe pour verser les gains aux créateurs. Or, Stripe n'opère pas dans la plupart des pays africains. Avec des systèmes bancaires peu développés et des réglementations trop strictes, les virements deviennent difficiles, voire impossibles.
En RDC, une grande partie de la population n'a pas de compte bancaire formel, les transferts internationaux sont complexes, et les solutions comme PayPal et Stripe restent inaccessibles. Des solutions fintech africaines comme Flutterwave, Paystack ou M-Pesa ont pourtant construit des écosystèmes de paiement numérique solides dans plusieurs marchés. Le maillon manquant, c'est l'intégration entre ces systèmes et les infrastructures de paiement des grandes plateformes mondiales.
Des CPM qui ne valent presque rien
Même si le problème technique était résolu demain, il resterait un autre obstacle, plus structurel : la faiblesse des CPM (coût pour mille vues), qui détermine combien un créateur gagne par millier de vues.
En Afrique, les CPM oscillent entre 0,005 et 0,02 dollar pour 1 000 vues, contre 0,02 à 0,04 dollar en Europe et bien davantage aux États-Unis. Même si aujourd’hui la RDC devenait éligible, un créateur congolais avec un million de vues gagnerait une fraction infime de ce que toucherait son homologue français ou américain avec le même nombre de vues.
Un marché publicitaire pas encore mature
TikTok est avant tout une régie publicitaire. Elle paie ses créateurs avec les revenus générés par les annonceurs. Et les annonceurs investissent là où leur cible consomme et dépense. Les modèles de revenus publicitaires favorisent largement les régions avec un pouvoir d'achat élevé. En RDC, le marché publicitaire digital est encore embryonnaire. Les grandes marques internationales y consacrent peu de budget, et les entreprises locales n'ont pas encore intégré TikTok comme levier marketing prioritaire. Sans annonceurs solides, pas de CPM décents. Sans CPM décents, pas de monétisation viable.
Il y a aussi une injustice algorithmique. L'algorithme de TikTok tend à favoriser la visibilité locale plutôt que la portée mondiale. Les créateurs locaux voient fréquemment leur contenu confiné dans des bulles, ce qui limite leur exposition aux audiences internationales et aux marchés les plus lucratifs.
Quand vous publiez avec des hashtags #rdcongo #rdctiktok #243cd certes la portée en locale est grande, mais ça ne sort pas de notre cercle. Un créateur congolais peut ainsi faire du succès avec ses publications à Kinshasa, Lubumbashi, Goma et dans la diaspora et rester invisible à Paris, Londres ou New York. Sans audience occidentale, pas d'attractivité pour les annonceurs étrangers.
Le Golfe : l’Eldorado
Face à ce mur, beaucoup de créateurs africains ont développé des contournements. Ils enregistrent leurs comptes en utilisant des adresses étrangères, souvent via des proches à l'extérieur. Mais ce système est risqué : des cas de créateurs ayant perdu des centaines, voire des milliers de dollars quand leurs contacts ont disparu avec l'argent sont fréquemment rapportés. Sans contrat ni recours légal, ces créateurs se retrouvent complètement vulnérables.
Dubaï est ainsi devenu la destination privilégiée pour cette externalisation. Les créateurs peuvent y enregistrer légalement une activité commerciale, ouvrir des comptes bancaires, recevoir des paiements en dollars et sponsoriser des visas de résidence. La mécanique est rodée. Des agences proposent même des services pour aider les créateurs africains à y domicilier leur activité numérique.
Ce qu’on perd
L'économie créatrice africaine était valorisée à 3,08 milliards de dollars en 2023 et devrait atteindre 17,84 milliards de dollars d'ici 2030, avec un taux de croissance annuel de 28,5%. La RDC, avec ses 34 millions d'Internautes et 6 millions d'abonnés Tiktok, est le premier marché francophone subsaharien et devrait naturellement capturer une part significative de cette croissance.
A titre de comparaison, L'Éthiopie qui compte 28 millions d’internautes et dont de nombreux créateurs ont externalisé leurs contenus, perd entre 30 et 50 millions de dollars par an en revenus.
Si les revenus continuent de transiter par des comptes enregistrés à Dubaï, Guangzhou ou Paris, c'est le fisc émirati et les banques étrangères qui en profitent, pas le Trésor congolais.
Les pertes ne s'arrêtent pas aux revenus directs. Quand un créateur congolais domicilie son activité à Dubaï, c'est tout un écosystème qui s'expatrie avec lui : les impôts sur les revenus, les dépenses locales et à terme, parfois le créateur lui-même.
TikTok offre à l’Afrique de la visibilité, sans redistribution équitable des revenus. Des créateurs africains inventent des sons et des danses, d’autres établis dans des pays monétisés les reprennent et se font payer pour ça. L'africain, lui, ne reçoit aucune compensation directe de la plateforme.
C’est ce type d'exclusion numérique qui alimente silencieusement une fuite des cerveaux. Un créateur congolais qui réussit à monétiser depuis Dubaï ou la Chine, a toutes les raisons de s'y installer progressivement. Son réseau se construit là-bas, ses revenus y sont domiciliés, ses impôts y sont payés. Kinshasa l'a formé, les autres en récoltent les bénéfices.
Les États-Unis ont exercé une pression politique et économique sur TikTok, forçant ByteDance, sa société mère, à envisager une cession partielle pour maintenir l'accès au marché américain. Les nations africaines, avec bien moins d'influence, ne disposent pas du même levier pour défendre des opportunités de monétisation équitables.
Au Rwanda, c'est le président Kagame lui-même qui a interpellé TikTok lors du 20e Conseil National Umushyikirano en 2025, l'un des forums de dialogue national annuels les plus importants du Rwanda. Lors de ce conseil, des créateurs TikTok du pays avaient demandé un soutien du Gouvernement pour aider à débloquer des opportunités de revenus au sein de l'écosystème mondial de création de contenu.
En attendant, les Congolais qui n’ont pas les moyens ou suffisamment confiance en des gens pour les aider à créer des comptes à Dubai, à Bruxelles, Paris ou Pekin, diversifient leurs revenus par des méthodes indirectes : partenariats de marque, collaborations avec des artistes, abonnements payants.
/image%2F1618855%2F20180821%2Fob_a2ad3e_drapeau-rdc-a.jpg)