Le prix de la désinformation : quatre vies sacrifiées dans la Tshopo
Le 6 octobre 2025, la province de la Tshopo, à l’est de la RDC a été secouée par un drame effroyable. Deux médecins, le Dr Placide Mbungi, en provenance de Kinshasa, et le Dr John Tangakeya, responsable du centre de traitement des épidémies de la commune de Makiso à Kisangani, ont été lynchés et brûlés vifs à Ilambi dans le territoire d’Isangi.
La raison ?
Une rumeur selon laquelle ils auraient provoqué la « disparition d’organes génitaux ». Selon cette rumeur, des sorciers utiliseraient des objets, bagues et parfums ensorcelés pour procéder au vol de sexe. L’infortune des deux médecins était le fait qu’ils portaient des bagues que des gens ont considérées comme « suspectes » et d’utiliser des parfums magiques.
Le meurtre de ces médecins a été filmé par leurs bourreaux. Le même jour, deux agents de santé ont subi le même sort dans la localité de Yafira dans le même territoire.
Une rumeur ancienne, venue d’ailleurs
Ce n’est pas la première fois que de telles accusations surgissent. Les origines mieux documentées remontent au Nigeria en 1975 quand un psychiatre fut sollicité à titre d’expert pour une affaire de vol de sexe dans la ville de Kaduna, au centre du pays. En cause, deux personnes arrêtées par la police pour avoir provoqué une scène en pleine rue, l’un accusant l’autre de lui avoir volé ses organes génitaux.
Le scénario est toujours le même : une personne affirme qu’après avoir été touchée par un inconnu que son sexe a rétréci ou disparu. Il suffit alors de quelques minutes pour qu’une foule hystérique se rassemble, accuse le prétendu « voleur de sexe » de sorcellerie avant de le brûler.
La rumeur est très souvent répandue par des escrocs prétendant que les sexes volés n’étaient restitués qu’en échange d’argent. Leur but étant de semer la panique dans un lieu commercial ou bondé pour être en mesure dans cette hystérie de peur et de crainte d’opérer plus à l’aise. Le moindre contact même furtif avec un inconnu provoque dès lors la conviction que son sexe a « disparu » ou « rétréci ».
Et dans les circonstances pareilles, ce sont généralement les étrangers qui en paient le prix. En 1996-97, des Nigérians ont ainsi été lynchés au Cameroun et des Ghanéens au Togo; des Ivoiriens au Sénégal et des Nigérians au Tchad.
Apparition du phénomène en RDC
C’est en 2008 que cette rumeur s’est répandue en RDC comme une trainée de poudre. Du bouche-à-oreille dans les rues du grand marché de Kinshasa, il a fini par atterrir dans les SMS et les e-mails de diffusion. De nombreuses personnes soupçonnées ont été molestées, voire lapidées, poussant les autorités à adresser une mise en garde sévère à ceux se livrant à la justice populaire.
Dans la localité de Kalala Nganga Buka près de Tshikapa et à Kananga dans les provinces du Kasaï, des personnes ont été tuées dans les mêmes circonstances.
Derrière cette rumeur se cache la peur pour les hommes de perdre virilité, force et dignité. Pourtant, les sensations ressenties par ceux qui estiment avoir été victimes des voleurs de sexe n’ont rien de surnaturel. Sous l’effet du stress ou de la peur engendrée par la rumeur, les muscles se contractent, le sang se retire vers les organes vitaux, ce qui donne l’impression que le sexe disparaît ou se rétrécit. Pas étonnant dans ce cas que le cas documenté au Nigeria at été confié à un psychologique (car tout se passe d’abord dans la tête en étant suscité par la peur) et crée des effets.
Une tragédie, mais aussi un avertissement
Ce drame n’est pas seulement une affaire de superstition ; c’est un signal d’alarme. Il montre à quel point la désinformation peut avoir des conséquences dramatiques. Le sort funeste de ces médecins en est la preuve. Ce n’est pas pour rien que je suis allergique à la désinformation, quelle que soit le sujet sur laquelle elle porte, car derrière ce qu’on publie souvent de façon trompeuse, des personnes réelles en subissent les conséquences.
Derrière ce drame, c’est toute une question de société qui se pose : comment, dans un monde saturé d’informations et de tensions, redonner à la raison sa place avant que la rumeur ne devienne meurtrière comme ce fut le cas lors de la crise d’Ebola dans l’Est de la RDC ?
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