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par Trésor Kalonji

De Kinshasa à Butembo, un chiffre mal expliqué peut coûter des vies

17 Octobre 2026 , Rédigé par TDK

Imaginez un commerçant du marché de la Liberté à Kinshasa. Il vend pour 100 000 francs de marchandises. Il déclare en avoir ramené 58 000 francs à la maison. Mais quand son épouse ouvre la caisse, elle n’y trouve que 4 000 francs.

Une partie de l’écart peut s’expliquer : des dettes à rembourser, des fournisseurs à payer. Mais sans cahier de comptes, personne ne peut dire où est passé le reste. Et dans la famille, tout comme dans le quartier, chacun commence à raconter sa propre version de l’histoire.

Cette semaine, ce n’est pas un commerçant qui a ouvert sa caisse : c’est la riposte contre Ebola.

Ce qui a réellement été dit

Le 14 octobre à Kinshasa, le directeur général d’Africa CDC, le Dr Jean Kaseya, a présenté un écart important. Les bailleurs de fonds disent avoir décaissé environ 962 millions de dollars auprès des organisations internationales et des ONG engagées dans la riposte. Or seuls un peu plus de 200 millions ont pu être documentés auprès de l’Institut national de santé publique, avec la participation de moins de 30 % des partenaires concernés. D’où le chiffre de 700 millions « à rechercher ».

Très vite, les réseaux sociaux et certains titres ont parlé de détournement et ont pointé le gouvernement. Les faits disent pourtant autre chose. Ces fonds ont été versés directement aux partenaires de mise en œuvre, et non au Trésor public. Jean Kaseya l’a dit clairement : ces 700 millions ne se trouvent pas chez le gouvernement.

Il a été tout aussi clair sur un autre point : il ne parle pas de détournement, mais d’un défaut de transparence. Plusieurs médias l’ont rappelé, cet écart ne prouve pas à lui seul un détournement.

Une partie peut s’expliquer par des fonds engagés mais non encore dépensés, par des circuits de rapportage différents, ou par des organisations qui n’ont tout simplement pas encore transmis leurs données. Le gouvernement a d’ailleurs ouvert une procédure : sur 97 structures de mise en œuvre, 25 ont répondu à l’appel et obtenu leur accréditation pour continuer sur le terrain.

Nous sommes donc devant une caisse dont on n’a pas encore le cahier de comptes et non une qui aurait été vidée.

Pourquoi ces nuances comptent autant ?

On pourrait croire qu’il s’agit simplement d’un débat de chiffres entre institutions. C’est en réalité une question de vie ou de mort, parce que dans l’Est du pays, l’argent de la riposte porte une lourde histoire.

Médecins Sans Frontières le rappelait en juillet : à Butembo et Beni, la population reste profondément marquée par l’épidémie de 2018-2020. Elle se souvient de l’« Ebola business », associé à des dérives financières et à des abus, y compris des violences basées sur le genre.

La chaîne de causalité est la même :

  • Quand l’argent semble circuler sans profiter aux communautés, la maladie devient suspecte. Mercy Corps a observé que l’exclusion des organisations locales a renforcé la perception de la riposte comme un « Ebola business ». L’épidémie a fini par être perçue comme une invention permettant à des acteurs humanitaires de gagner de l’argent.

 

  • La suspicion se transforme en déni. En 2018-2019, une enquête publiée dans The Lancet Infectious Diseases auprès d’habitants de Beni et Butembo a montré que 25,5 % des répondants pensaient que l’épidémie n’était pas réelle. Un déni qui à son tour fait reculer la prévention, car la même étude montre que la faible confiance dans les institutions et la croyance aux fausses informations réduisent l’acceptation du vaccin et le recours aux soins.

 

  • La défiance peut dégénérer en violence. En 2019, des centres de traitement de Katwa et Butembo ont été attaqués. Le Ministère de la Santé avait alors averti que ces attaques perturbaient fortement la riposte et pouvaient provoquer une hausse importante des cas.

Ce scénario n’appartient pas au passé. Cet été encore, dans la 17e épidémie, Butembo et Beni ont connu des refus d’évacuation de patients, des oppositions aux enterrements sécurisés et des incendies de structures sanitaires.

Sur nos téléphones, la rumeur va plus vite que le virus

C’est bien sur nos téléphones que la confiance se gagne ou se perd. Et cette fois, la rumeur a pris de l’avance dès le premier jour. Dans les 48 heures qui ont suivi les premiers cas confirmés, le 15 mai, 640 vidéos sur Ebola sont apparus sur TikTok, Instagram et YouTube, cumulant plus de 68 millions de vues.

Sur TikTok, la situation a pris des proportions inquiétantes. De nombreux jeunes originaires des provinces touchées reprennent le tube de l’artiste engagé Delcat Idengo, décédé en 2025 et lui-même sceptique face à Ebola, pour diffuser des contenus hostiles aux équipes de riposte.

Les accusations circulent : des agents payés 500 dollars par jour, des cas de paludisme « transformés » en Ebola après trois jours d’isolement pour justifier des frais de prise en charge, des enterrements sécurisés vécus comme un mépris des coutumes et des rites funéraires.

Un influenceur Congolais sur Tiktok menaçant les équipes de riposte

Des titres accusateurs moulus à toutes les sauces sur les réseaux sociaux peuvent donc fermer des portes à Butembo, Bunia, Kisangani et partout où, cela aurait pu faciliter la riposte. Une rumeur sur des « millions volés » devient vite un argument pour cacher un malade ou refuser une équipe de riposte.

Les fausses informations circulent sur WhatsApp, TikTok et Facebook plus vite que le virus. Et en pleine crise sécuritaire et politique, cela suffit pour chercher le coupable idéal.

En discutant avec l'un des défenseurs de la thèse du détournement sur X (anciennement Twitter), celle-ci à trouver bon de me recaler en me traitant d'analphabète. Les faits ne lui ayant pas permis d'accréditer la thèse de détournement.

C'est ici que les créateurs de contenus ont une responsabilité particulière : vérifier avant de partager, distinguer un « écart non justifié » d’un « détournement », et rappeler que derrière ces chiffres, des équipes risquent leur vie et attendent souvent leurs primes. 

Exiger des comptes aux partenaires est légitime et nécessaire. Mais il faut le faire avec rigueur, sans procès anticipé contre quiconque, ni contre le gouvernement, ni contre les organisations qui combattent l’épidémie sur le terrain. La transparence protège tout le monde : les bailleurs, les ONG, l’État et surtout les communautés.

Des jeunes aux prises avec les équipes de riposte effectuant un enterrement sécurisé

Sans cahier de comptes, c’est la rumeur qui tient la comptabilité. Et en matière d’Ebola, la rumeur se paie en vies humaines. A l'heure où j'écris ces lignes, 4.381 personnes ont perdu la vie sur 9.000 infectés.

Ce qu'on écrit pour le buzz ou pour défendre un camp contre un autre, peut paraitre anodin, mais suffisant pour endurcir le coeur de milliers de personnes et causer plus de morts.

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